Il y a exactement quarante ans de cela, Franz Weber avait déjà rendu visite au Val d’Anniviers. A la vue des cages à lapin de Grimentz, du « parking-cercueil » de St-Luc et de la nouvelle zone touristique de Chandolin au-dessus du vieux village, il s’était dit choqué et avait lancé une initiative « Sauvons le Val d’Anniviers ». Il réussit certes le tour de force de récolter quelques signatures locales à son texte, mais il s’ingénia à mener batailles et conférences de presse hors-vallée, en plein coeur de Lausanne même, en omettant d’inviter la presse valaisanne et en tout cas les premiers concernés. Lorsque les Anniviards obtinrent de rencontrer l’infatigable bonhomme, ce fut à Sierre et la rencontre tourna court dès que la partie défenderesse put enfin prendre la parole pour expliquer qu’Anniviers n’avait d’autre voie de survie économique que le développement touristique. Dix ans auparavant, la vallée se saignait de ses habitants, poussés à l’exode pour survivre, l’agriculture périclitait. C’était le début des premiers projets, complètement fous et risqués, de remontées mécaniques, l’aube d’une nouvelle ère qui permit à la vallée de renaître:


Source: dossier de fusion Anniviers, 2004

A cette époque et à l’instar de tant de jeunes dans la vallée, mes parents s'engagèrent, tout juste majeurs et fraîchement mariés, et prirent la direction de l’office de tourisme en 1968. Au fil des années, ils se rendirent compte du besoin grandissant de l’exploitation parahôtellière jusqu’au jour où celle-ci nécessita un vrai plein temps d’entreprise. 20 ans plus tard, ils changèrent de cap pour se concentrer sur la location de logements de vacances, tandis qu’un directeur, un vrai dans le titre, prenait la tête de l’office du tourisme. Cette même année-là à Grimentz, nous inaugurions la nouvelle télécabine 10 places qui remplaçait enfin notre maigrichon petit télésiège qui nous laisse à tous le souvenir impérissable des longues et froides attentes derrière la corde tendue par une employé des rm pour réguler la marée humaine qui se ruait chaque matin de haute saison sur les pistes de ski. [Si quelqu’un retrouve une photo]

C’est peut-être aussi à cette époque que vous avez acheté votre chalet de vacances dans notre vallée.

Mais revenons à Franz.

« La limitation maximale de 20% a été définie afin de garantir à la population autochtone suffisamment de place pour son propre développement. »

L’essentiel de la discussion tient à cette affirmation qui se contredit totalement si on l’applique à notre vallée comme à toutes les régions touristiques alpines. Soyons clairs et francs, voici la carte des communes helvétiques dont la part des résidences secondaires excède 20% :

- Carte des communes -
Source: Non à l'initiative sur les résidences secondaires

Toutes ces communes sont celles situées dans l’arc alpin et jurassien. Seules les régions de plaine et le plateau suisse, essentiellement urbains, peuvent se permettre de vivre d’une économie diversifiée rentable comme l’agriculture [la nôtre s’effectue dans un territoire très restreint et accidenté, oubliez l’agriculture bio et compagnie, ces longues plaines qui permettent l’usage aisé du tracteur!], l’industrie de masse [nos tentatives historiques ont échoué], les services [qui dépendent de la masse critique de population], les nouvelles technologies [on attend toujours la fibre optique……….]. Si notre agriculture entretient ce paysage que vous chérissez tant de nous, en stoppant tout développement économique futur, c’est retour à la case des années 60 et à l’exode. Il y a alors de fortes chances pour que les premiers prétérités soient justement ces gens-là et notre territoire de partir en friche. Les hôteliers et restaurateurs suivraient, mettraient la clé sous le paillasson, le magasin d’alimentation, le boucher et le boulanger feraient faillite, vous n’auriez alors plus d’intérêt à monter au chalet puisqu’il n’y aurait plus rien de services, plus de vie au village, peut-être même plus d’infrastructures de base entretenus correctement, faute de moyens [eau, électricité,… sans même parler d’internet qui serait devenu un luxe coûteux]. Vendre votre chalet? Oui, mais à perte ou à qui?

Votre rêve à la montagne s’envole ainsi dans cette toute petite portion de phrase: « …à la population autochtone suffisamment de place pour son propre développement ».

Cette initiative a pourtant du bon. En jetant un pavé dans la mare, elle délie les langues car le problème existe véritablement. Il est très très réjouissant de constater que, constructeurs, partenaires touristiques, édiles, hôtes, vacanciers, etc. chacun à sa façon, nous sommes d’accord sur un point: gérer avec mesure la suite de notre développement, tendre vers l'occupation [lits marchands], l’entretien du bâti et la rénovation, limiter la construction à ce qui est nécessaire à la vie économique des indigènes dans son propre milieu, aménager son territoire, son destin touristico-économique et sa vie sociale dans le sens d’une vision pérenne. « Temporisation et réflexion nous sont nécessaires », déclarait notre président de commune Simon Epiney en préambule de la dernière assemblée primaire. Or, les excès contraires à ceux que nous avons traversés ces dernières années nous sont tout aussi néfastes, ajoutait-il dans un souffle angoissant.

Les Anniviards n’ont pas attendu sur Franz Weber pour se lancer dans une réflexion de fond. Une étude sur l’aménagement de son territoire est en cours. Même - ou surtout - les jeunes sont impliqués dans la discussion, à savoir quel développement souhaitons-nous dans une perspective à 20 ans. La relève…

Or, faire face à cette initiative qui vise purement et simplement une interdiction de fonctionnement n’est pas chose aisée lorsqu’on est aux prises à de grandes difficultés dans des secteurs loués mais non soutenus par les initiants. Notre hôtellerie est en crise. Si l’initiative est acceptée, nous Anniviards, devrons-nous nous battre sur tous les fronts, disperser une énergie considérable pour un résultat médiocre au lieu de pouvoir se concentrer sur une difficulté après l’autre, « bref, un étau de toute part préjudiciable »?


Photo-montage-choc de la campagne pour l'initiative

Dans les sondages économiques et sociaux, le canton du Valais se révèle la plupart du temps en queue de peloton lorsqu’il s’agit des moyens à disposition ou de l’échelle des salaires, mais en tête des sondages dans le succès à la formation ou les primes sociales les plus basses. Nous y parvenons sans le soutien de nos voisins les cantons urbains, mais par la sueur de notre propre travail et la raison de notre propre vision des choses. Cette initiative est une grave atteinte à l’autonomie d’une population [autochtone] sans lui accorder de variante, n'en serait-ce qu’une, économique stable à laquelle tout citoyen a droit.

Ok pour « préserver le patrimoine », « sauver la nature », « protéger la population ». Quelque soit le bord pour lequel on milite ou pas, ces affirmations attirent sans conteste le chaland. Seulement… qui peut concrètement le faire et par quels moyens?

Le parti de l’immoblog était pris à la lecture de l’énoncé de l’initiative, vous vous en doutez et il s'agit là d'une première réflexion pour le moment confrontée qu'à une partie des arguments. Le temps de la réflexion est donc venu, celui aussi de passer en revue ce qui se dit ou s’écrit. Tout d'abord, voici le texte de l’initiative.

C'était le conte de ce lundi ;-)