L'histoire racontée par Aurel Salamin est terrible, mais, quelque part, elle surprend à peine. La nature est complexe et s'ingéniera toujours à vous trouver les solutions les plus surprenantes et les plus radicales pour ne conserver que le meilleur et lui permettre d'évoluer. Si l'aigle royal a bien failli disparaître de nos contrées avant sa mise sous protection en 1955, la régulation de sa population s'est faite, depuis, par elle-même.

L'aigle royal vit en couple. La femelle est plus grande que le mâle. Son envergure peut atteindre les 2m50 et son poids de 5 à 7 kilos. Le mâle, lui, fait en moyenne 2 mètres pour 4 à 6 kilos. L'aigle parade en hiver, s'accouple en janvier-février et pond 2 à 3 oeufs à fin mars-début avril. La femelle couve continuellement les oeufs, sauf pour se dégourdir par instants les pattes, tandis que son compagnon se charge du ravitaillement.

Le rapace étant carnivore, il se nourrit de lièvres, variables ou non, de lagopèdes, de faons de chevreuils, de cabris de chamois et plus généralement de marmottes. Hè oui, les enfants, il se nourrit aussi de bambis. Mais, si vous voulez l'avis de l'immoblog, ceci n'est pour l'heure pas une histoire pour vous... Bref. Il vit et trouve ce gibier sur un territoire. Son territoire, nous explique Aurel, se définit en un territoire de défense et un territoire de chasse. Le territoire de défense car un couple d'aigle royal se le voit sans cesse disputé par d'autres. La concurrence, souvent rude, n'est jamais acquise. Il chasse sur une portion de cet espace. Il peut ainsi s'arroger les droits d'une superficie de 40 à 100 km2, mêlant glaciers, pierriers, forêts et prairies pour assurer la quantité et la diversité de sa pitance.

Un faon désarticulé gît en guise de festin...

Les proies visées, pas trop grosses quand même, n'ont quasi aucune chance d'en réchapper. La vue du prédateur est 8x supérieure à la nôtre, ses serres sont longues jusqu'à 7 cm [ses "ongles" font 7cm, une serre mesure carrément 20cm! 8-O ] et affilées, son bec crochu, bien plus efficace qu'un couteau suisse. Un jour, au grand étonnement d'Aurel, une marmotte saisie au vol n'eut même pas le temps, la possibilité [?], d'émettre le moindre son pour dire adieu à ses compagnes.

Malin, l'aigle se construit un nid composé de branchages d'épineux de résineux [bien sûr] à mi-hauteur. Ce nid s'appelle une aire. Généralement sise dans une face escarpée, l'aire est protégée parmi les rochers. Elle se situe sous son territoire de chasse, entre 1'600 et 2'200 mètres d'altitude. Ceci correspond à l'altitude de nos forêts jusqu'à celle de nos alpages. Car une fois la lourde proie embarquée, la descente vers l'aire est gérable, souvent impossible en sens inverse.

1 mois et demie après la ponte naissent les petits. Le premier d'abord, puis le second 3 à 5 jours plus tard. Les oeufs ont d'ailleurs été pondus à cette fréquence. C'est alors deux adorables boules blanches et duveteuses que les parents se doivent de nourrir.

Jusque................. au jour du drame.

La loi de la nature veut que l'un des deux disparaisse: le plus faible.

Si l'oeuf contient une femelle, il sera plus grand que celui qui verra naître un mal... pardon... un mâle. Et comme le premier oeuf est pondu quelques jours avant le second... Non, vous n'êtes pas à un cours de math, mais la réalité est d'une logique tout aussi implacable. Si le premier oeuf est une femelle, le poussin qui éclora aura toutes les chances de l'emporter sur son second. Surtout si celui-ci est un mâle. Si l'inverse est vraie, un équilibre des forces peut être atteint et la bataille en sera d'autant plus féroce. Ou pas du tout.

Mais quelle bataille et pourquoi féroce?

Lors de leur deuxième semaine de vie [estimation], le poussin le mieux armé commence à faire pression sur son petit frère. Il le harcèle, l'empêche de se nourrir, l'affaiblit ainsi et l'achève cruellement à coups de becs et d'ongles. Il n'y a désormais plus de place pour lui. La scène qui peut durer des heures - des jours ? - se déroule sous la crasse indifférence des yeux de leurs géniteurs.

Cette opération de torture lente et de meurtre instinctif s'appelle du caïnisme. Non content d'avoir achevé son petit frère Abel, notre volatile ira même jusqu'à en faire, cerise sur le gâteau ou horreur suprême, de la chaire à pâté pour se rassasier!

L'aiglon qui survit prend alors ses aises au creux de l'aire. Il grandit, perd son duvet blanc et acquiert peu à peu ses belles ailes noires qui éclosent l'une après l'autre hors de leur fourreau. A 10 semaines, il pèsera environ 4 kilos. 2 semaines plus tard en principe, il prend son envol. Durant les mois qui suivent, voir une année, ses parents le tolèrent dans leur territoire, mais, un beau jour, il devra mettre les voiles et vagabonder durant 3 à 5 ans, le temps de trouver sa compagne/son compagnon et de se sédentariser après, sans doute, avoir obtenu de haute lutte celui d'un couple vieillissant, condamné à l'immigration forcée.

L'aiglon et sa mère, une mue encore longue

Mais alors... ne devrait-il pas y avoir que des femelles dans le règne des aigles?

Le mythe des Amazones n'est pas prêt de s'effondrer. Si le premier oeuf est un mâle, l'équilibre des forces, rappelons-le, peut s'établir. Il pourrait alors ne pas y avoir de lutte fratricide et les 2 rapaces, frère et soeur quelques semaines plus tard, peuvent prendre leur envol. Les 2 oeufs peuvent tout aussi bien contenir deux mâles. Ou...

Un cas, un seul et unique, relaté par Pierre-Alain Oggier dans son livre "La Faune" de la collection "Connaître la nature en Valais" [Ed. Pillet, 1994], répertorie une aire contenant 3 aiglons. C'était à Zermatt durant des années fastes pour leur reproduction en Valais.

Il y aurait encore tant à vous raconter...

Notre héros survivant devrait prendre son envol ces jours-ci. Cet été, nous aurons certainement la chance de le voir évoluer au-dessus de nos têtes. Le Val d'Anniviers recense deux couples d'aigles royaux. Le nôtre, dans la zone Moiry - Vallon de Zinal, et le second dans celle de Chandolin - L'Illhorn.

Inutile de cuisiner l'immoblog, il s'est refusé à interroger Aurel sur l'emplacement de la nichée. Au bon endroit aux bons moments, lui l'a découverte par hasard, mais a toujours veillé à ne pas s'en approcher, à prendre ses clichés à bonne distance sous couvert d'anonymat, camouflé. Découverte par les parents, sa présence aurait peut-être voué les petits à une mort certaine...? Quoique, le sort de l'un d'eux était déjà scellé...



De passage ou en villégiature sur nos pistes cet hiver, vous n'aurez pas manqué d'admirer les magnifiques illustrations de notre faune sauvage exposées au restaurant d'altitude de Bendolla.

Aurel Salamin a complété cette première exposition pour toute sa série de clichés relatant la terrible histoire de nos petits aiglons [seuls 4 ici]. On ne peut donc que vous inciter à monter y faire une balade, à découvrir tout cela et vous remettre de vos émotions par un bon verre de vin ou une assiette du jour.

Les photos de l'exposition sont mises en vente au profit de la fondation de l'hôpital de Lukla, au beau milieu de l'Himalaya, créé par la célèbre guide de montagne Nicole Niquille.


jkj