Le "vieux charron Melly" répondait à nos questions par des facéties qui nous laissaient dans toutes les perplexités. Longtemps j'ai cru qu'il martyrisait un oiseau dans la moelle d'un cerisier au bout d'une mèche qui grinçait atrocement. Il riait sous cape, en l'occurrence une moustache grise qui n'en finissait plus de s'étendre.

Le vicaire Hoiler, dont on parlait beaucoup dans mon enfance et qui était partie depuis longtemps pour son diocèse de Genève, lui avait dit un jour:

- C'est un métier bien difficile que vous exercez là.

- Oh! non, non, pas tant difficile, mais quand même. J'avais une fois un apprenti qui n'a pas réussi son examen. Après, il est "venu" curé.

J'imagine que la stridence de la scie à ruban sur le petit rire rauque du charron Melly a dû couvrir une prudente retraite sacerdotale.

Son bois était sec et dur comme de l'os, le frêne surtout. Le polissage incitait à la soif. Les paysans s'acquittaient volontiers en nature, ce par quoi il faut entendre le "guet", la rèze et l'humagne. Après quelques années de ce régime guilleret, on peut courir tout droit à la ruine ou à l'abstinence. La philosophie du vieux charron fit trancher le dilemme par l'admission de cette dernière alternative. C'est vers la sobriété que l'exemple inclina son fils Rigobert, mais celui-ci eut assez de sagesse pour élever son vin avec délicatesse et le boire avec mesure. Ainsi haussa-t-il à l'aménité une nature qui était plutôt portée à la gravité et à la rigueur.

D'une douzaine d'années mon aîné, il fut mon parrain de confirmation, ce qu'il n'eut garde de me laisser oublier. J'avais servi sa messe de mariage et il me le rendit en assistant au mien en qualité de témoin. Ainsi s'imbriquent les hasards et les situations d'une vie villageoise et se nouent des liens indéfectibles.

Dès que je pu tenir une plume, il me suivit pas à pas. Son indulgence m'en loua trop souvent et sa rectitude ne m'en gourmanda pas assez. Je lui ferais de la peine aujourd'hui en lui disant que tout cela me fut moins sensible que es premières années dans l'artisanat local, alors que j'étais encore écolier. La cour de récréation venait buter contre le raccard où il séchait ses rondins et ses carrelets, et son atelier n'était qu'à un jet de pierre de nos ébats.

Je ne sais si c'est par une très pardonnable vanité ou pour prévenir un bris de vitres qu'il sortait alors de sa boutique en faisant rouler sous sa main une roue toute neuve. Ce bois éclairait toute la ruelle comme s'il avait amassé du soleil dans ses rayons. Ribobert Melly s'en allait ainsi deux u trois fois la semaine vers la forge du maréchal-ferrant.

Le destin d'un petit monde semblait lié à cet artisanat interdépendant et complémentaire. Autrefois ambulant comme l'étameur et le cordonnier, il affirma la prospérité ambiante en devenant sédentaire.

Nés vers le milieu du siècle dernier le charron Jérôme Melly et le maréchal Frédéric Kittel paraissent avoir été les premiers artisans établis à demeure. [...]

La belle époque fut celle de la construction des hôtels et du trafic routier qui s'en suivit, jusqu'à l'apparition des services réguliers par camions et cars postaux. Dès lors les branle-bas autour des enclumes cessèrent bientôt leurs martèlements sourds sur les grosses pièces incandescentes qui éclaboussaient de leurs étoiles filantes toute une pénombre de ferraille. La forge centenaire verrouilla pour toujours ses battants recrus de lassitude, voici bien le quart de siècle. Une autre, beaucoup plus récente, de Germain Crettaz, tintinnabule encore sur la serrurerie d'art rustique.

Si Rigobert Melly n'adhéra jamais entièrement aux formules de rechange, ce n'est certes pas par manque d'imagination. Son intelligence concevait l'inéluctable, mais son cœur se retint toujours de la suivre absolument. Comment aurait-il récusé son enfance, puis cet art bien appris où s'inscrivirent longtemps sa rectitude et le secret accord entre une âme sans détour et une œuvre sans faille?

Il dut en coûter beaucoup à cet artisan de se spécialiser ensuite dans la production d'outils de campagne, ce qui rompait avec la recherche et la difficulté. Et cela d'autant plus que lorsqu'il lui arrivait de se présenter avec quelque retard à la répétition de musique, il se trouvait toujours quelqu'un pour ironiser: "Il a encore dû faire un manche de pelle!"

La paysannerie, à son tour, requit de moins en moins le concours de Rigobert Melly. Il meubla désormais des chalets de vacances en tables et chaises aux lignes impeccables, taillées dans du bois noble et durable. Entre temps, il faisait ses foins et cultivait ses champs.

Deux jours avant la dernière Pentecôte, il achevait d'ensemencer une pièce de terre. Une dernière pelletée avait ajusté ce labour comme un plateau de cerisier qui aurait passé sous le rabot ou la ponceuse. Avant de ravir son âme pour l'éternité, le Seigneur lui avait laissé le temps de contempler son ouvrage et de faire monter sur un visage de gravité l'épanouissement d'un cœur apaisé.

Il est tombé sur l'outil sorti de ses mains, à la lisière de l'un des derniers champs cultivés.

Ainsi la mort elle-même aura été mise au défi de la surprendre à quitter son ouvrage avant de l'avoir parfaitement accompli.

Une tombe s'est refermée une fois de plus sur un pan d'âme artisanale et paysanne qui ne revivra plus que par le souvenir.

Mais pourquoi était-il fête ce jour-là?


Aloys Theytaz, le préfet-poète, pour la revue Treize Etoiles, septembre 1964