Tout avait pourtant bien commencé.

Arrivée à la télécabine peu avant 18h30, l'aire de départ était pleine de monde. Peu surprenant. Ce type de soirée rencontre depuis des années un immense succès. L'attente à la caisse s'est vite muée en instant de causette avec un compagnon d'attente au visage connu. L'ambiance était détendue, mais paraissait feutrée. Un sentiment d'insolite devait habiter les esprits des touristes comme le mien. Il est en effet peu courant de prendre la cabine pour s'enfoncer au milieu de la nuit dans le silence, de s'échapper des lumières de la civilisation. Le strict contrôle de sécurité des remontées mécaniques en rajoutait encore à la solennité du moment, au tourniquet. D'aucun en attraperait la chair de poule. Et... si la cabine, en ce soir de pleine lune, se voyait attaquée par le loup-garou? Au beau milieu de son parcours, là ou elle frôlerait presque le sol! Quelqu'un pour voler à notre secours? Que nenni! On ne s'en rendrait compte que bien plus tard. Trop tard.

Parfois presque en chuchotant, des grappes de personnes se pelotonnent dans leur abri. D'autre fois, des groupes, ravis de l'aubaine, s'y engagent à grand renfort de cris de joie et de gesticulations. Ces derniers, convenez-en, ne penseront pas une seconde au loup-garou, sûr!

Au restaurant, même ambiance, bien que les discussions allaient bon train de table en table et que les gens s'interpellaient gaiement. A la cuisine, il y avait des caquelons à fondue partout, partout, partout et le service se hâtait dans tous les sens et dans la bonne humeur pour placer ou servir les gens. La fondue fut excellente, un honneur dont ne se dépare apparemment jamais notre restaurant d'altitude (non, ceci n'est pas un encart publicitaire, foi d'Immobilia). C'est à la fin du repas que tout s'est gâté. Les estomacs repus, les esprits échauffés par l'alcool, fatigués par une semaine ardue (si vous y voyez d'autres raisons pour justifier le carnage général qui va suivre), la tension a fini par se relâcher... complètement! Et dans cette sordide histoire, le malheur du restaurant, c'est de vouloir faire les choses en règle pour un bon repas digne de ce nom et d'avoir disposé des sets de table à toutes les places.

Et voici comment se sont terminés ces moments à la lueur des lampes électriques:



Avouez que c'est consternant. Des dames bien mises, des messieurs tout sérieux, des enfants de bonnes familles se découvrant tout à coup fanatiques d'aviation. Bref, ça ne volait plus très haut. Ce doit assurément être l'effet de la pleine lune.

Mais ça rigolait.

Puis vint le départ tant attendu. Chacun y allait de son truc pour se préparer. Qui de la crème lunaire ou des lunettes lunaires, ça rigolait. Dehors, il s'agissait d'établir quelques points de repères pour discerner les personnes qui font partie d'un même groupe, histoire de ne pas se perdre inutilement. Il n'avait pourtant pas été si malaisé de retrouver ses skis. Le court trajet pour rejoindre le télésiège des Grands-Plans, la stricte ordonnance de la file d'attente avant de l'atteindre finirent par rassurer tout le monde. La lune est si claire qu'elle permet une vision très nette à travers la nuit.

Les températures restaient étonnamment douces pour un début février. La montée nous paraissait complètement surréaliste et le ballet des ratraks sur le versant des Becs de Bosson nous offrait une image de feux follets de la montagne magique. La continutation en solitaire du téléski de l'Orzival finit de pénétrer les derniers irréductibles aux charmes de la lune et le spectacle qui s'offre aux yeux des skieurs en arrivant au sommet du panorama se passe tout simplement de description.

Un petit coucou à nos amis de la Noble, en face (photo), avec vue sur Crans-Montana et les pistes éclairées du vendredi soir et c'est alors que s'amorce la descente, ce qu'il reste à faire lorsqu'on a atteint les étoiles. La descente est ensuite un pur délice. Peut-être avons-nous été précédés par quelques skieurs, mais cela ne se remarque qu'à peine tant l'impression de voler sur un nuage de ouate vous saisit de la tête aux pieds. Ou plutôt, des pieds à la tête. Et cette obscurité environnante qui vous emporte dans un tourbillon d'irréalité. Suis-je bien entrain de vivre ce que je suis entrain de vivre? Ou ai-je trop bu?. Une frayeur tout à coup! Un objet non identifié s'en vient à toute vitesse à ma rencontre! Freinage d'urgence. L'objet continue son chemin. Pfffff! J'ai eu chaud car je ne m'étais pas rendue compte que l'ombre d'un siège, suspendu à son câble s'avançait à quelques pas de moi. Dans la nuit, impossible de donner une consistance aux ombres et, bien qu'elle fut absolument plate, je l'ai crue un instant menaçante.

Notre petite équipe se retrouvait donc à chaque arrêt au complet, chaque fois plus saisie par le bonheur de planer sur une telle qualité de neige, avec si peu de monde et dans une clareté si diaphane. Au fur et à mesure de notre progression, notre joie se teintait pourtant de nostalgie car les lueurs du village se rapprochaient à trop grande vitesse. Le bonheur allait prendre fin et nous tramions déjà de nous la refaire en rejoignant les sommets par nos propres moyens s'il le fallait. C'est avec les joues en feu et les paupières tombantes que nous nous sommes quittés, dans le silence de la nuit.

Tout s'est donc très bien terminé.